mai 17, 2013

Jeux vidéo et genre, une histoire de connivences

Le petit microcosme du jeu vidéo a récemment été en proie à un débat pour le moins agité, ce qui n’est pas si souvent, il faut le reconnaître. Le sujet de ce « débat », vous l’avez peut-être un peu suivi de près ou de loin, était la place de la femme – au sens très large – dans le jeu vidéo. Par « large » j’entends sa place en tant que main character, joueuse, mais aussi professionnelle.

 

En tant qu’ancien vendeur en boutiques spécialisées, force est de constater que la clientèle à évolué. Oui, il faut se rendre à l’évidence, le « consommateur » majoritaire est un homme de 15 – 35 ans. Pourtant, l’avènement du casual gaming a permis une diversification très large des publics s’intéressant aux jeux vidéo, et plus précisément des joueurs. Oui, on voit plus de filles, et de femmes, dans les boutiques spécialisées, et elles ne sont pas moins calées dans certains cas.

 

Je ne vais pas me lancer dans une grande tirade ou une longue réflexion intellectualiste sur le sujet. D’une part parce que je suis loin d’avoir les connaissances et l’intelligence pour analyser tout cela avec le sérieux requis, et d’autre part parce qu’on a lu/entendu/vu tout (et n‘importe quoi). Je vous indiquerai en fin de cette courte chronique quelques liens extrêmement intéressants pour vous faire votre propre idée.

Quoiqu’il en soit, je vais simplement me contenter de vous narrer quelques anecdotes professionnelles qui, en leur temps déjà, m’avaient fait tiquer, réagir silencieusement, m’interroger dans le cadre de la pratique de la vente de jeux vidéo. Anecdotes qui ont gagné en volume grâce au-dit « débat » récent.

 

Pour commencer, mon étonnement a toujours été grand concernant la catégorisation automatique vers laquelle les magasins eux-mêmes semblent vouloir s’orienter. J’ai officié dans un point de vente d’une « grande enseigne » spécialisée aujourd’hui disparue (Game), et j’ai toujours été chagriné de devoir, notamment dans les linéaires DS, installer des étagères « Spéciales Filles », avec mise en avant vomitive à grands coups de strips roses et de jeux à l’intérêt… discutable. « My Baby », avec chacune de ses déclinaisons « Boy », « Girl », « 2 » ; la légendaire série des « Léa passion » ; les innombrables (hallucinants devrais-je dire) softs tournant autour du monde hippique et des aras ; les inénarrables déclinaisons vidéoludiques « Barbie ». Et j’en passe. L’existence-même de ces titres n’est pas en cause (si ça se vend après tout…), mais plutôt la façon pernicieuse des enseugnes de vouloir orienter le consommateur (et notamment les plus jeunes) vers un seul pan de l’offre. Je m’amusais d’ailleurs régulièrement à inclure dans ces rayons des titres beaucoup plus intéressants, en opposition silencieuse à cette catégorisation. On peut mettre ce genre de pratiques marketteuses en parallèle avec ce que font les grandes surfaces (en particuliers en périodes de Noël), où les jouets « pour garçons » et « pour filles » sont savamment séparés, créant d’emblée un clivage impressionnant (et dangereux) auquel nous participons tous plus ou moins.

Et que dire de Micromania qui va jusqu’à éditer sa carte de fidélité en couleur bleu ou rose selon votre sexe ?… (Juste pour les faire chier, la mienne est rose).

ThumbPara66709

Pire encore, à plusieurs reprises, il m’est arrivé d’être confronté à des parents sautant à pieds joints dans le jeu de la catégorisation. En effet, je ne compte pas le nombre de disputes enfant(s)/parent(s) concernant le choix d’un jeu sous-entendant une question de genre. En substance, « Non, ma fille, je ne t’achèterai pas GTA ou Call of Duty, ce sont des jeux de garçons ! Tu ne veux pas plutôt Léa Passion Mes couilles à la place ? » Phrase légèrement romancée, certes, mais qui pose non seulement la question de la catégorisation d’un produit soit disant réservé à un sexe prédéterminé, mais aussi celle du seuil d’âge nécessaire. Car si d’un point de vue personnel je suis pour un durcissement des contrôles de vente de jeux PEGI 18 aux mineurs, ce genre de parents fait passer la question du genre AVANT la question du contenu en termes de violence, de sexe, de langage présents dans le jeu. Pire ! Cette deuxième question est simplement éludée, passant à la trappe purement et simplement. Et il en va de même dans l’autre sens si je puis dire. Car si les parents de petites filles sont réticents à l’achat de softs connotés « pour garçons » (croyez-moi, il me coûté d’écrire ça…), ils deviennent carrément hostiles lorsqu’il s’agit de leur bonhomme voulant se procurer un jeu connoté « pour filles ». J’ai tout de même été témoin d’une scène rocambolesque dans laquelle un père assez caricatural était à deux doigts de filer une paire de baffes bien sentie à son moutard parce que ce dernier voulait absolument acheter « Maison du style » sur DS… Et faîtes-moi confiance, j’ai ressenti une énorme empathie pour cet enfant (ce qui ne me ressemble pas) qui est finalement sorti du magasin sans rien, les larmes aux yeux.

On touche ici un point important : la responsabilisation (et le rôle !) du parent. Et il y en aurait, des choses à dire !

1reasonwhy9

Ma dernière anecdote concerne maintenant les vendeurs eux-mêmes. Ayant donc été moi-même vendeur, j’ai pu constater, à mon grand dam, que certains de mes anciens collègues avaient tendance à orienter leurs conseils en fonction du sexe du client potentiel. J’ai parfois été étonné de voir une gamine de 9 ou 10 ans repartir avec une atrocité (vidéoludiquement parlant) telle que l’adaptation de « Plus belle la vie » ou un sempiternel « Léa Passion » alors que sa curiosité naturelle la portait plutôt vers un épisode de « Zelda » ou un « Professeur LAYTON ». Comme si les filles et femmes n’avaient le droit qu’à un gameplay précis (enfin, gameplay, c’est vite dit…), et que la prime du vendeur dépendait de sa capacité à refiler une merde catégorisée à un public donné.

Autre exemple, j’ai pu remarqué que de plus en plus de couples partageaient l’envie de jouer ensemble, sur la même console, pour partager un moment d’éclate. Noble cause ! Car le split screen est plus que jamais élément rare dans les jeux contemporains. Il en existe, et d’un point de vue personnel, je maîtrise mieux le catalogue Microsoft. Aussi ai-je intérieurement ragé plus d’une fois en voyant un collègue ou l’autre tirer une tronche de trois mètres pour conseiller un couple de clients en quête de joyeux amusement. Car ces-dits collègues connaissaient l’existence des « Gears of War » ou des « Halo ». Oui, ça fait peu de jeux, mais ils n’étaient pas présentés POUR la simple raison que ces vendeurs partaient du principe que ce genre de jeux, PAR DEFAUT, ne plairaient pas à la dame/demoiselle de par son caractère violent/guerrier. Je n’extrapole pas, je retranscris ce qui m’a été dit. « Attends, je vais pas proposer Gears à la pépette, là ?! Tu l’imagines en train de tronçonner gaiement du Locuste, toi ?! » Bah ouais. En fait, carrément. Qu’est-ce qui, dans nos gênes, dans notre société, dans notre statut d’être humain même, empêcherait une femme de prendre son pied (dans ce que ça a de cathartique) en flinguant, découpant, tranchant, empalant du méchant pas beau envahisseur ? A mon sens, rien. Au contraire, partager ça avec son compagnon/sa compagne est extrêmement positif.

Bref, je ne veux pas être plus long, et je vais vous indiquer quelques lectures extrêmement intéressantes. Je ne peux que vous encourager à suivre les liens suivants, ne serait-ce que pour vous faire un point de vue sur le sujet.

–          Le post de blog par lequel tout est parti, par Mar_Lard : http://cafaitgenre.org/author/marlard/

–          Beaucoup d’articles, chroniques, tests, réflexions et autres travaux universitaires de Moossye :

–          Un article très intéressant de Marguerin : http://mapping.ldn.the.body.over-blog.com/article-la-fabrique-des-corps-gratuits-111552238.html sur les jeux gratuits en ligne orientés par le genre.

–          Il vous faut ABSOLUMENT écouter les épisodes de podcast suivants :

–          Ajoutons la lecture fort bénéfique du magazine « Les cahiers du jeu vidéo » numéro 4 (« Girl Power »), trouvable à faible coût sur plusieurs sites pour lesquels je ne ferai aucun placement de produit (sauf s’ils m’envoient un chèque).

884688772_L

–          La chronique « Manu Militari », épisode 39 de la saison de 2, de Jeux Vidéo Magazine concernant le sexisme en général dans le jeu vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=7aelCKDspaQ

–          Et pour finir le site http://fatuglyorslutty.com/ qui recense les atrocités par screenshots interposés que peuvent subir les joueuses de par le simple fait qu’elles aient un utérus… Affligeant.

En espérant que vous prendrez le temps de lire/écouter tout ça ou au moins une partie.

Comments

One thought on “Jeux vidéo et genre, une histoire de connivences
  1. SiegJester

    Je garde espoir qu’un jour ça va changer… En attendant, je découpe des locustes et je fais exploser des covenants ^o^

     
    Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Merci de taper les caractères de l'image Captcha dans le champ

Please type the characters of this captcha image in the input box